« Maintenant, je suis un homme ! ». Souvenirs d’Indochine de Marc Bontemps, de l’UNP-CLI, Lyon

affiche para copie « Tant qu’on a pas fait l’armée, on est pas un homme ! » la décision est sans appel. Mais comment expliquer à la mère de sa petite amie Arlette qu’il est dispensé des obligations légales en qualité d’aîné de sept frères et sœurs ? Il ne reste à Marc Bontemps qu’une seule solution : s’engager. Le 2 octobre 1950, il signe pour trois ans. Il est affecté au 5è Bataillon Colonial de Commandos Parachutistes et passe son brevet parachutiste n°52762 à Meucon, en décembre 1950. Il est caporal quand il s’embarque pour l’Indochine sur l’« Athos »  en juillet 1951 ; il a 22 ans.

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Marc Bontemps, brevet n°52762. « Depuis l’Indochine, j’ai pris la vie avec plus de sérieux… »

Après plus de vingt jours de mer, débarqué à Saïgon, vite transféré sur un Libertyship pour Haïphong, il est affecté au Tonkin, dans le delta du Fleuve Rouge où il va passer deux années, lui qui ne connaissait que la région lyonnaise. Quinze jours après son arrivée il participe à une opération dans la baie d’Along terrestre, vers Dong-Trieu.

Dix opérations aux noms poétiques – Citron, Mandarine,…– vont se succéder en quatre mois, jusqu’au 31 décembre 1951. « Bien souvent, on a même pas le temps de profiter des courtes permissions car on vient nous chercher et on embarque pour une destination inconnue… Inconnue, enfin, pas pour tout le monde car le coiffeur vietnamien du camp, lui, est toujours au courant… » dit-il. Les villages du delta qu’il traverse ont pour nom Cheng Nuo, Tsing Ho, Binh Phien, Colan, Ap Da Chong où les « bérets bleus * » de la 9è Cie déplorent de nombreuses pertes, dont le capitaine Briand et le sergent-chef Garcia, descendus par un tireur d’élite viet.

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Quelques unes des opérations effectuées par le 5è BCCP en 1952 et 1953, au Tonkin.

En 1952, il participe à une trentaine d’opérations, à la recherche des groupes de viet-minhs, pour réoccuper des postes perchés sur les pitons, nettoyer une zone, poursuivre le régiment régional n°42, accompagner le Génie réparer les routes coupées par des «  touches de piano » ou relever des unités parachutistes ; il subit de sérieux accrochages, comme à Montong, Rongtong, Van Koup, Phu Ly où sa section récupère des armes et 15 prisonniers, Du My, De Cau, Tho Lao avec un bilan exceptionnel, Thien Xoan,..

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8 mars 1953 : « Nous allons sauter sur Son Tay pour une opération de ratissage. »

Le 28 juin, il saute près de Dong Trieu où il est accueilli par des tirs de mitrailleuses bientôt neutralisées par notre aviation ; progressant dans le village de Xom-Ha, les paras rencontrent une vive résistance.

 

 

 

 

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Il sera blessé le 28 juin 1952 par un tir de réglage d’artillerie trop court.

 

Marc reçoit un éclat de mortier **: un tir fratricide trop court, la hantise de tous les soldats. Il a été nommé caporal-chef le 1er septembre. Il a pu fêter son 23 ème anniversaire à Hanoï. Cette fois-ci, son capitaine n’est pas venu siffler le rappel à 4H00 du matin pour les envoyer en opération pour trois semaines ou un mois. « Le rythme des sorties était si élevé que le toubib a été puni de trois mois d’arrêt disciplinaires pour nous avoir laissés partir aussi souvent, encore crevés par la mission précédente. » se souvient Marc.

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« Au cours de ces deux années en Indochine, je n’ai jamais tiré sur quelqu’un de désarmé. »

Marc rappelle de situations cocasses. Un jour l’Etat-Major leur fait parachuter de vieilles capotes de 14-18 pour lutter contre le froid ; elles seront vite abandonnées sur place. Un pilote américain exige que les paras mettent leurs chaussettes par dessus les brodequins pour ne pas abîmer son bel avion dans lequel ils embarquent. A Hanoï, il prend un pousse-pousse et siffle machinalement l’« Internationale » ; à l’arrivée, le conducteur refuse ses piastres « Toi, c’est pas payer, moi c’est collègue ! ».

L’année 1953 ressemble à 1952.
« On nous largue toujours très loin, mais il faut rentrer à pied » se souvient-il. Avec son équipe feu qui comprend un chinois, deux vietnamiens, quelques anciens Pavillons Noirs et des pirates Becs d’Ombrelle, il traverses des dizaines de villages du delta ou de la haute-région : Ban Co, Ching Dong, Ban Ngua, Co Long, Yen Chau, Bui Chu, Lag Nghiep, Ngai Ke, … « On se lève, on fait le café, on crapahute, on grenouille, on se fait accrocher. C’est notre quotidien » raconte-t-il. Les accrochages sont en effet nombreux et de plus en plus meurtriers. Le 8 mars, il saute en parachute près de Son Thaî. Le 27 mars, il reçoit une balle dans le poignet droit mais cela ne l’empêche pas, un mois après, de signer pour 6 mois supplémentaires, jusqu’en avril 1954 « pour terminer avec les copains ». Il n’a jamais eu le temps de préparer des examens pour passer sergent.

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Juillet 1953, opération sur la RC1, région de Cho Toi, Do Le, Lien-Nem, Ngai Ké, Dam Gian. Nguyen Van Cham, l’un de mes gars, s’entraîne au F.M. »

 

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14 juillet 1953. Ce qui reste du Bataillon défile à Hanoï.

Le 14 juillet, le Bataillon « ou du moins ce qu’il en reste » précise-t-il, défile à Hanoï. Après une dernière opération vers Ban Yen Nhan, il part dix jours après sur Haïphong d’où il embarque, le 1er août, à destination de la métropole.

Il débarque à Marseille le 20 août 1953. Après son congé de fin de campagne, il rejoint Quimper pour quelques mois. Marc Bontemps quitte l’armée en avril 1954. Quelques jours avant, il s’est rendu en uniforme chez sa future belle-mère. « Maintenant je suis un homme ! » lui a-t-il dit,… et il a enfin obtenu la permission d’épouser Arlette, le 26 juin 1954.

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Quatre ans après son départ de Villeurbanne, Marc Bontemps épousera Arlette avec qui il n’a jamais cessé de correspondre.

* les parachutistes métropolitains ne porteront un béret rouge qu’à partir de 1957, comme tous les autres parachutistes, sauf les Légionnaires, restés fidèles au béret vert.
** voir l’article « Au Tonkin, en mai 1952 : une citation. Souvenir de Marc Bontemps, ancien des Compagnies Indochinoises Parachutistes », paru dans le Bulletin de l’UNP-CLI de Lyon et sur ce site internet, sous l’onglet « Univers parachutiste / Souvenirs et portraits de nos paras. »

Marc Bontemps est :
• Croix de Guerre TOE, 3 citations, deux blessures.
• Croix du Combattant (1983)
• Croix du Combattant Volontaire « Indochine » (1985)
• Médaille Coloniale avec barrette Extrême-Orient
• Commémoration Indochine
• Médaille Militaire (1954)
• Chevalier de la Légion d’Honneur (1997),
• Officier de la Légion d’Honneur (2009), membre de la LH « décorés au péril de leur vie ».
Il a été ou est encore un adhérent fidèle et actif de plusieurs associations de Lyon ou Villeurbanne : ACUF, ONAC, Légion d’Honneur DPLV, Médaillés Militaires, Souvenir Français, et l’Union Nationale des Parachutistes, section de Lyon.

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Photo que Marc a retrouvé sur un officier vietminh. « C’étaient de bons soldats, un peu fous, se faisant tuer pour rien quelquefois… » Après la guerre, il va s’occuper de thaïs accueillis à Rillieux-la-Pape et de laotiens à Meyzieu.  Pendant plus de deux ans, il se rendra tous les jours aux Archives du Tribunal de Grande Instance pour recenser les soldats de la région morts pour la France en Indochine.

 

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